Contexte

Le classement UNESCO de 1998 : ce qu'il protège vraiment

Le 2 décembre 1998, lors de la 22e session du Comité du patrimoine mondial réunie à Kyoto, le site historique de Lyon est inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO. C'est alors le site le plus vaste jamais inscrit pour la France — et l'un des rares à couvrir plusieurs époques et territoires distincts dans un même périmètre.

Le périmètre retenu est exemplaire de la stratification urbaine lyonnaise : il intègre Fourvière et ses vestiges gallo-romains du Ier siècle av. J.-C., le Vieux-Lyon médiéval et Renaissance du Ve arrondissement, la Presqu'île des XVIIIe et XIXe siècles, et les pentes de la Croix-Rousse, territoire des canuts.

Ce classement ne protège pas uniquement des pierres. Il impose des contraintes urbanistiques précises sur les nouvelles constructions, les ravalements de façades, les enseignes commerciales. Il a aussi, incidemment, accéléré la gentrification de certains secteurs — ce que le magazine suivra dans ses prochains numéros.

Vue aérienne de la basilique Notre-Dame de Fourvière dominant les toits de Lyon
La basilique Notre-Dame de Fourvière vue depuis une ruelle, architecture néo-byzantine
Ier siècle av. J.-C. — XIXe siècle

Fourvière

La colline qui prie. Des amphithéâtres gallo-romains à la basilique, deux millénaires de surplomb sur la ville.

Façades Renaissance colorées du Vieux-Lyon, architecture italianisante des XVe-XVIe siècles
XVe – XVIe siècle

Le Vieux-Lyon

Plus grand ensemble Renaissance hors d'Italie. Trois quartiers, 230 traboules, une mémoire marchande et ouvrière.

Rue typique de la Croix-Rousse en noir et blanc, immeubles des canuts sur la pente lyonnaise
XIXe siècle

La Croix-Rousse

La colline qui travaille. Les ateliers des canuts et leur architecture spécifique — plafonds hauts, fenêtres larges, montées d'escalier communautaires.

Territoire 1

Fourvière : la colline qui prie

Lugdunum, capitale des Gaules

En 43 avant J.-C., Lucius Munatius Plancus, lieutenant de César, fonde sur la colline de Fourvière la colonie romaine de Lugdunum. La ville deviendra sous Auguste la capitale de la province de Gaule lyonnaise, puis la résidence impériale préférée de l'administration romaine en Occident.

Sur le versant occidental de la colline subsistent deux théâtres antiques remarquablement conservés : le Grand Théâtre, pouvant accueillir 10 000 spectateurs — le plus ancien de France —, et l'Odéon, plus petit, dédié aux récitals de musique et de poésie. Chaque été, les Nuits de Fourvière les réactivent pour des spectacles contemporains, dans une continuité culturelle troublante entre l'Antiquité et le présent.

La basilique Notre-Dame de Fourvière

Construite entre 1872 et 1896 sur les plans de Pierre Bossan, la basilique Notre-Dame de Fourvière est un édifice néo-byzantin d'une puissance architecturale peu commune. Elle répond à un vœu collectif de la ville après le siège de 1870 — Lyon avait promis une église si elle était épargnée par les Prussiens.

L'intérieur, couvert de mosaïques sur 5 500 m², est l'un des programmes iconographiques les plus ambitieux du XIXe siècle français. Les mosaïques, réalisées en grande partie par des artisans milanais, retracent l'histoire de la Vierge et les scènes de l'Ancien Testament avec une précision qui confine à l'obsession.

L'architecte lyonnais Tony Garnier parlait de la basilique comme d'« une chauve-souris sur ses quatre tours » — formule devenue légendaire. Elle s'impose pourtant dans le paysage lyonnais avec une évidence qui dépasse les querelles esthétiques.

« Fourvière n'est pas une colline. C'est une certaine manière de regarder Lyon de haut, et de se rappeler que la ville est ancienne. »

Les amphithéâtres des Trois Gaules

À ne pas confondre avec les théâtres antiques du versant ouest : les amphithéâtres des Trois Gaules se trouvent sur le versant nord de la colline, dans l'actuel quartier de la Croix-Rousse. Découverts en 1958 lors de travaux, ils datent du début du Ier siècle apr. J.-C. et constituaient le centre politique de la province — un espace où se réunissaient les délégués des 60 peuples gaulois.

C'est là, selon les textes anciens, que furent martyrisés les premiers chrétiens de Lyon en 177 — Blandine, Pothin et leurs compagnons — lors des persécutions sous Marc Aurèle. Le site est aujourd'hui en cours de mise en valeur par la ville, après des décennies d'abandon relatif.

Théâtre antique gallo-romain de Lyon avec la ville en arrière-plan Amphithéâtre romain de Lyon, gradins de pierre et végétation

Territoire 2

Le Vieux-Lyon : les Italiens et la soie

La cathédrale Saint-Jean derrière les toits du Vieux-Lyon, architecture médiévale

Un quartier italien à Lyon

Le Vieux-Lyon — qui désigne les trois quartiers de Saint-Jean, Saint-Paul et Saint-Georges dans le 5e arrondissement — doit son architecture à une circonstance historique précise : à la fin du XVe siècle, Lyon est la plaque tournante commerciale de l'Europe du Nord vers l'Italie. Les marchands florentins, génois et milanais s'y installent durablement, construisant selon les modèles de leur pays d'origine.

Le résultat est une extraordinaire collection de bâtiments Renaissance italianisants : galeries à arcades sur cours intérieures, loggias en encorbellement, tours d'escaliers polygonales, fenêtres à meneaux. Trois noms de familles patronnent les plus beaux immeubles : Bullioud, Gadagne, Laurencin. La maison de Antoine Bullioud, rue de la Bombarde, offre la plus belle galerie à colonnes de la période, réalisée vers 1536 par Philibert de l'Orme avant qu'il parte à la cour de France.

La cathédrale Saint-Jean et le quartier canonial

La cathédrale Saint-Jean-Baptiste est le siège du diocèse de Lyon depuis le VIIIe siècle. Sa construction s'étend du XIIe au XVe siècle, ce qui explique la coexistence du roman dans les parties basses et du gothique flamboyant dans les parties hautes. La façade, percée de trois portails richement sculptés entre 1308 et 1480, constitue l'un des programmes iconographiques les plus complets du gothique méridional.

L'horloge astronomique du XIVe siècle, dans le bras nord du transept, sonne les heures depuis 1379 en déclenchant un mécanisme d'automates représentant l'Annonciation — l'un des trois plus anciens mécanismes horlogers d'Europe encore en fonctionnement.

Les traboules : un réseau invisible

On en compte 230 dans le Vieux-Lyon et sur la Croix-Rousse. Le mot traboule vient probablement du latin trans ambulare — traverser en marchant. Ces passages couverts relient les cours intérieures des immeubles et permettent de traverser un pâté de maisons perpendiculairement à la rue, en passant par des couloirs, des escaliers à vis, des galeries à loggias.

Leur usage n'était pas mystérieux : il s'agissait de protéger les ballots de soie de la pluie lors de leur transport des ateliers vers les entrepôts. La légende de la Résistance lyonnaise leur a ajouté une dimension romanesque — ils ont effectivement servi à Jean Moulin et aux réseaux clandestins entre 1942 et 1944.

Environ 120 traboules sont ouvertes à la visite, les autres restant à usage exclusif des riverains. La limite entre espace public et propriété privée y est permanente et constitue encore aujourd'hui une source de conflits entre associations de riverains et agences de tourisme.


Territoire 3

La Croix-Rousse : la colline qui travaille

L'architecture des canuts

La Croix-Rousse est inscrite dans le périmètre UNESCO non pour des monuments, mais pour sa morphologie urbaine unique. Au XIXe siècle, les canuts — tisserands de soie — y construisent des immeubles adaptés à leur métier : plafonds hauts de 4 mètres pour accueillir les métiers Jacquard, grandes fenêtres pour optimiser la lumière naturelle, coursives communes pour aérer les ateliers. Ce type architectural, dit « immeuble de canut », n'existe nulle part ailleurs en France sous cette forme systématique.

La Croix-Rousse compte deux entités distinctes : les pentes (4e arrondissement, versant plongeant vers la Saône) et le plateau (4e arrondissement, haut de la colline). Les pentes, incluses dans le périmètre UNESCO, conservent l'essentiel du bâti des canuts. Le plateau, plus populaire et moins touristique, reste le cœur vivant d'un quartier qui a résisté à la gentrification totale.

La révolte des canuts de 1831

Le 21 novembre 1831, les canuts lyonnais se soulèvent après l'annulation d'un tarif minimum garanti par le préfet. Leur slogan — Vivre en travaillant ou mourir en combattant — deviendra le cri de rallye de la première grande insurrection ouvrière de l'ère industrielle en France, précédant les révolutions de 1848.

Les insurgés prennent le contrôle de la ville pendant six jours avant que l'armée reprenne Lyon. L'événement anticipe la naissance du mouvement ouvrier organisé et préfigure les analyses de Marx sur les contradictions du capitalisme industriel. Il est commémoré chaque année sur les pentes de la Croix-Rousse.

Le marché du plateau

Le marché de la Croix-Rousse, boulevard de la Croix-Rousse, est l'un des deux grands marchés alimentaires permanents de Lyon avec les Halles Paul Bocuse. Il se tient du mardi au dimanche matin. Sa réputation tient à la qualité de ses producteurs directs — une proportion élevée de maraîchers de l'Ain et de l'Isère qui vendent leur propre production — et à son atmosphère de village urbain que même la célébrité n'a pas encore entièrement aseptisée.

C'est sur ce marché que cuisinent ou s'approvisionnent la plupart des chefs lyonnais. Il constitue un révélateur de l'état de la cuisine locale : la variété des légumes anciens, la présence des volailles de Bresse sous label, la qualité des fromages de vache — Abondance, Reblochon — disent quelque chose de l'attachement de la gastronomie lyonnaise à ses terroirs d'approvisionnement.

Escalier emblématique de la Croix-Rousse en noir et blanc, ambiance de quartier populaire lyonnais

Chiffres clés

  • 1998 — Classement UNESCO
  • 427 ha — Surface protégée
  • 230 — Traboules répertoriées
  • 1er s. av. J.-C. — Fondation de Lugdunum
  • 1379 — Horloge astronomique Saint-Jean
  • 10 000 — Capacité du Théâtre antique
La lettre du Tramassac

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